Démarche
Comment peut naître l’appétence pour un domaine d’étude, un thème de réflexion, un sujet d’investigation ? Pour quelles raisons une personne peut-elle engager son énergie et ses espoirs dans la perspective floue d’atteindre un objectif de recherche ? D’où vient ce désir d’implication personnelle qui interfère parfois avec mes desseins d’apprenti chercheur ? Des réponses hâtives seraient incomplètes, réductrices, vulgaires. Trop ouvertes sur mon intimité aussi. Je leur préfère un exposé de faits, une présentation succincte des expériences qui m’ont conduit à emprunter les passerelles qui existent entre la création plastique et la biologie non-humaine.
Au commencement, ou peu de temps après, il y a la peur. Peur de l’engloutissement, de la noyade, du Maelström ou du Kraken qui avale, aspire, dévore et fait disparaître dans le plus terrible des jugements

ceux qui ont osé défier les prérogatives de la Nature. J’en ai fait des sculptures. Ce que l’océan recrache à ma portée, ces cadavres ligneux rongés par le sodium et la silice, je les assemble en des monuments hors-échelle. Je donne ainsi forme à mes angoisses, matérialisant les dépouilles de ces monstres qui hantent parfois mes cauchemars. L’exorcisme latent de cette démarche se cristallise dans les visages sculptés au cœur des entrailles tératologiques, qui rappellent en ex-voto la mémoire des victimes et des disparus. Souvenirs de fortunes de mer, c’est dans la douleur d’un rite de passage auto-imposé que sont nés les représentants colossaux d’une faune imaginaire. Au cours du temps, la forme et l’aspect de ces êtres ont adopté des systèmes anatomiques qui se figurent dans le réel. Biologie : les cours sur le mythique acide désoxyribonucléique ont porté leurs fruits et je rêve alors de génétique appliquée à l’esthétique, de l’expression de ces gènes qui codent pour la synthèse des protéines. Des sources du Vivant, les thèses de Lamarck et Darwin m’ont orienté vers son évolution, mes préoccupations plastiques devenant alors celles de la diversité des formes de vie et de l’écologie, loin de l’égocentrisme psychanalytique des premières créations.

Les limites d’un système éducatif cloisonné m’ont empêché de mener un cursus réunissant les sciences et les arts. J’ai donc choisi le dernier domaine pour ma scolarité, en faisant de la zoologie et de la botanique mes champs d’investigations autodidactiques. J’ai mené cette curiosité pour le vivant et son étude dans quelques endroits du monde où la biodiversité est la plus riche. Le voyage devenant pour moi une méthode de recherche à part entière, un moyen d’explorer selon mes protocoles propres une nature surdimensionnée, aux réseaux si denses que l’esprit humain ne peut les embrasser dans leur ensemble. Face à cette attractive complexité, deux initiatives s’offrent à moi : vouloir comprendre le vivant en faisant le sacrifice de pouvoir y aboutir, ou succomber à la facilité de l’imaginaire en étant bridé par le poids de mes acquis. J’explore toujours ces paradoxes, et mes travaux oscillent entre l’invention d’un devenir alternatif de l’évolution et l’exploitation interprétative de la diversité biologique.
Créer de nouvelles formes de vie : n’est-ce pas là une tentative de se mettre à la place d’une force surnaturelle créatrice, toute puissante et dirigeante ? La mégalomanie me guette lorsque je crée une planète virtuelle où l’évolution du vivant a pris d’autres voies. Sur le continent unique du Gondwall, le développement de la vie est guidé par des lois que seul j’ai instaurées. La faune et la flore s’y développent sans autres contraintes que celles dictées par les limites de mon imagination ; d’ailleurs le dessin et la peinture n’ont pas besoin de référent dans le réel et c’est grâce à eux que des êtres fantastiques peuvent être observés et reconnus. L’explorateur aux moyens restreints que je suis parfois lors de mes voyages acquiert des ressources illimitées et une liberté d’observation absolue, avantages de l’omniscience. Mais au-delà de l’autosatisfaction procurée par la création de guides naturalistes de fiction, l’objectif de cette démarche est de montrer à quel point l’expression des formes de vie actuelles est basée sur la notion de hasard, et de mettre en valeur la richesse formelle du réel face à une impulsion créatrice humaine si libre et pourtant si pauvre en comparaison. Face à cette constatation, une alternative s’offre à moi dans la modification du réel.
L’idée semble bonne mais se heurte à l’éthique : modifier le vivant grâce à la génétique ou la chirurgie n’est pas sans conséquences et j’ai vite choisi d’observer ces pratiques contemporaines sans jamais y prendre part, animé par un profond respect pour les productions naturelles. Si je refuse d’altérer la vie pour une certaine conception de l’art, il m’est toujours possible de modifier son image. La photographie étant une technique de représentation dépendante d’un référent réel, mais aussi la plus pratique et la plus fidèle pour matérialiser la vision, c’est elle que je retiens à raison. Les photomontages assistés par les processus numériques m’offrent la possibilité d’inventer une nouvelle image du vivant, avec l’avantage du crédit accordé traditionnellement aux empreintes photoniques. Ainsi, les reflets modifiés des espèces vivantes s’intègrent dans le flot actuel des représentations naturalistes comme des artéfacts camouflés, reconnaissables uniquement pour des yeux exercés. Le verdict de l’observateur est souvent le même : ces espèces n’existent pas et pourtant elles pourraient sans difficulté s’ajouter à la diversité biologique, si seulement l’Evolution n’était pas si convenue ! Cette idée, si souvent lue et entendue sous des formes diverses est d’ailleurs un symptôme de notre méconnaissance profonde du vivant, qui est une des causes de l’exploitation incontrôlée de la biodiversité. Face à la baisse rapide du patrimoine écologique mondial, j’exploite moi aussi le vivant, ou plutôt son image. Chaque voyage, chaque immersion en milieu naturel est l’occasion de récolter des échantillons visuels sous plusieurs formes. Dessin, texte et photocapture sont mes méthodes de prélèvement de terrain, avec des applications plastiques différentes dans chaque cas.
Les techniques graphiques qui, sur les pages de mes carnets de voyage, servent d’architecture à des textes d’observation sont rarement le reflet d’une quelconque invention. La rigueur et le détail dirigent l’exécution de ces dessins d’étude : la manière est stricte, austère et minutieuse, l’accroissement de mon attrait envers la graphie de l’encre noire en est la conséquence. Parallèlement, la technique de l’aquarelle m’est surtout utile pour coucher sur le papier les couleurs avant de les désapprendre. Adopter les penchants d’un carnetiste de terrain me permets d’amasser des informations sur la biologie des espèces, puis de les utiliser ultérieurement dans mes démarches plastiques. C’est le cas, par exemple, de peintures qui représentent sous forme d’accumulation d’espèces mes souvenirs de biotopes, de chaînes trophiques, de milieux naturels. Les notes scientifiques et les dessins d’observation sont également réutilisés dans des articles de vulgarisation ou des guides naturalistes.
Le besoin de garder des traces et des preuves de mes investigations m’a aussi dirigé vers les techniques de prises de vues numériques. Utilisées d’abord pour rendre compte d’une manière objective, les photocaptures sont vite devenues l’occasion de représenter ma vision propre de la nature, avec un attrait tout particulier pour les détails. La possibilité technique nouvelle de multiplier les clichés et de les stocker par milliers dans des supports minuscules me fait caresser l’espoir de développer un moyen plastique capable de représenter le monde vivant dans son ensemble. Utopique démarche que d’illustres personnages ont tenté bien avant moi dans de nombreuses disciplines, c’est pourtant l’objectif profond qui motive mes actions de surface, comme celles qui consistent à sensibiliser le public à la richesse de la biodiversité.
Khan
Exemple : Mutilation 1
Sculpture éphémère sur le thème :
Introduction virtuelle d'une espèce de mollusque gastéropode endémique de Cuba dans une forêt de Gironde et conséquences biologiques.
Mes travaux plastiques éphémères sont le plus souvent des interventions in situ qui explorent les liens entre les arts et les sciences, dans des lieux choisis pour leur dimension écologique, historique ou esthétique. La démarche de création qui aboutit à ces travaux se compose de trois phases : la première est l’étude approfondie d’un thème selon des critères scientifiques en faisant appel à la photographie, au dessin ou à la peinture ; la deuxième est une appropriation et une transformation des investigations de terrain par la réflexion et l’écriture ; la troisième est l’application de ces recherches dans la création de sculptures réalisées essentiellement avec des matériaux issus du lieu. Cette dernière étape est un travail hybride entre performance et sculpture brute, où l’aspect symbolique de l’œuvre prend tout son sens.

Phase 1 : Dessin d'étude à l'encre de Blaesospira echinus.

Phase 1 : Etude de terrain par "Fragments du Vivant", Monstre 21, 100 photographies numériques assemblées.

Phase 2 : recherches théoriques, extrait de texte crypté.

Phase 3 : sculpture éphémère en forêt avec performance.
Feuilles d'acacia et aiguilles de pin / épines de ronces plantées dans l'épiderme.
|